Chili : La future constitution réveille les espoirs des Mapuche

En 2019, le Chili est secoué par une vague de manifestations monstres et par une répression policière violente. Déclenchée par la hausse du prix du ticket de métro, cette colère des Chiliens dénonce les inégalités du pays et abouti à la convocation d’un référendum qui s’est tenu le 25 octobre 2020. Une assemblée constituante va se tenir dans les prochains mois pour tourner la page de la dictature et répondre aux revendications historiques des Mapuche. Analyse.

Jeanne Esquerre

Alberto Valdes/EPA vía Shutterstock in The New York Times

Une fracture profonde

« La terre est notre mère, elle n’est pas à vendre mais à défendre ». Ce slogan scandé lors de la marche de la « résistance mapuche » du 11 octobre 2020 résume à elle seule les tensions qui existent entre les autorités chiliennes et le peuple indigène. Cette revendication détonne particulièrement dans un pays reconnu pour ses résultats macroéconomiques et où le secteur privé domine grâce à l’encadrement de l’action de l’État depuis la Constitution de 1980. Les Mapuche, signifiant littéralement « Peuple de la terre », sont un peuple historique du Chili et sont installés au sud de la capitale Santiago depuis des centaines d’années.

La relation entre l’État et les Mapuche est particulièrement difficile, comme l’explique Carolina Cerda-Guzman, maître de conférences en droit public à l’Université de Bordeaux. Les raisons de ces fortes tensions sont nombreuses : les spoliations de terres au profit de l’industrie forestière, le racisme institutionnalisé, l’utilisation de l’article 9 de la Constitution relatif au terrorisme contre les Mapuche ou encore le refus historique de l’État de reconnaître les peuples originaires.

Pour aller plus loin sur les actions revendiquées par le peuple Mapuche

« Un moment historique à ne pas manquer »

Carolina Cerda-Guzman rappelle que le Chili est un pays dans lequel les changements de constitution sont rares. Il ne faut donc pas manquer ce « moment historique » pour entamer le processus de reconnaissance des peuples originaires par l’État chilien. Cette non-reconnaissance a toujours été justifiée par l’identité nationale. Le pays n’a d’ailleurs pas hésité à manquer à ses engagements internationaux en matière de reconnaissance des peuples originaires, en faisant valoir l’unicité du pays. Au fur et à mesure des manifestations, les revendications Mapuche se sont étonnamment retrouvées au milieu des demandes sociales.

Leurs attentes sont simples : voir leur existence, leur culture et leur langue être reconnues par l’État. Afin de les inclure dans le nouveau processus, des discussions sont en cours pour décider quelle place leur octroyer au sein de l’assemblée constituante. Carolina Cerda-Guzman explique que trois possibilités sont envisagées. La première, soutenue par le pouvoir officiel, consiste en l’attribution de 15 sièges aux peuples originaires parmi les 155 prévus. La seconde, avancée par l’opposition, repose sur l’ajout de vingt sièges en portant le total à 175. Enfin, la dernière est basée sur les résultats des élections avec aucun siège réservé. La solution retenue devra rapidement être communiquée en raison de la date officielle de clôture des candidatures qui approche (le 11 janvier). Mais si la troisième solution devait être choisie, de nouvelles manifestations pourraient être menées par les Mapuche.

Des incertitudes accompagnent la reconnaissance d’un État pluriculturel

Les manquements répétés du Chili au droit international corroborés à la faculté du pays à se maintenir dans un déni, comme celui qui entoure la dictature, empêche les observateurs de se projeter sur le futur texte. Même si Carolina Cerda-Guzman est « persuadée » que les langues et les formes de gestion des terres seront reconnues dans la nouvelle constitution, elle explique ressentir un « sentiment ambivalent » en tant que chilienne. « Il est certain que l’on a une évolution sur le sujet mais même si on arrive à l’inscrire dans le droit chilien et à reconnaitre des droits spécifiques, est ce qu’il y aura réellement des effets immédiats ? Je suis sceptique, ce n’est pas assez ancré dans la mentalité chilienne. » Cette « mentalité chilienne » peut ralentir l’évolution de la question, notamment en raison du racisme latent qui existe « chez les plus de quarante ans ». Même si la population a conscience de l’importance de la question, les préoccupations sociales à l’origine des manifestations restent prioritaires.

Finalement, les rêves de voir une véritable évolution de la condition des Mapuche semblent revus à la baisse. Il est probable que la question de la spoliation des terres ne soit pas abordée durant les discussions de l’assemblée constituante, bien que soit une question centrale pour pouvoir avancer. Si le nouveau texte pouvait donner valeur constitutionnelle à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes de 2007 que le Chili a signé, ce serait déjà un pas immense.

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