Maradona, un Saint argentin ?

Par Juliette Grundrich

«Santa Maradona » est mort et bien qu’il ne fusse pas immortel, il a eu la puissance de ceux qui
transcendent le temps et l’espace. Son départ laisse une nation en deuil. Avec un chagrin empreint de
catholicisme, les Argentins ont témoigné à la face du monde leur idolâtrie fort religieuse pour « Diego ».

« Mundial 94, Diego » – Illustration de Damian Lluvero (Instagram/ @Pin0rcito), 20/10/2019

L’Argentine dit « AD10S » à Santa Maradona

Mercredi 25 novembre l’Argentine et le monde entier ont dit au revoir a Diego Armando Maradona, le
carburant pour l’enfance, l’adolescence et la jeunesse de millions de personnes . Trois jours de deuil national
ont été décrétés , une veillé nationale était organisée au sein de la Casa Rosada. La liste de ceux qui le
déplorent est infinie. Dans la foule qui se presse auprès du cercueil, des familles, des enfants et beaucoup de
jeunesse qui clament «Hasta siempre Diego»,«À toujours». Le passage de la caravane funéraire jusqu’au
cimetière a arrêté la circulation sur les autoroutes. Les automobilistes sont sortis de leur véhicule pour crier
« Maradooooo Maradoooooooo ! ». L’irruption des fans lors de la veillée funèbre, l’enlèvement urgent du
cercueil, la répression policière controversée dans les rues et l’adieu émouvant à la caravane funéraire sur 30
kilomètres ont été un vertige d’émotions et de passions « maradonaises » ou maradonienne!

Deux supporters de River Plate et Boca Juniors s’embrassent et pleurent ensemble après avoir visité la chapelle funéraire de la légende du football Diego Armando Maradona à la Casa Rosada, le 25 novembre 2020 à Buenos Aires, en Argentine. EFE/Juan Ignacio Roncoroni


«D10S est avec dieu». Il est mort presque en même temps que Perón et le même jour que Fidel Castro.
Comme le Général et le Commandant, Diego n’était pas non plus immortel, bien qu’il ait eu la puissance de
ceux qui transcendent le temps et l’espace. Maradona, ou »Santa Maradona », fait l’objet d’une idolâtrie au
caractère religieux de la part de ses fidèles dans le monde entier. Il est important de souligner qu’en
Argentine on peut être l’athée le plus radical du monde, mais la matrice culturelle de base du pays est
façonnée par l’Église catholique. Il n’est pas surprenant d’entendre les argentins parler du football comme
d’une « passion », terme profondément religieux. L’église Maradonienne est d’ailleurs fondée en 1998 et voue
un culte à Maradona, dieu de la religion du football. Très tôt, il symbolise le «Sauveur» de la nation qui a
vengé «avec sa main de dieu» l’Argentine contre les Anglais lors de la coupe du monde de 1986 alors que
son pays meurtri vient de capituler dans le conflit des Malouines.
On peut aussi associer le phénomène Maradona à la théologie de la libération. Alors que cette dernière se
développe à partir des années 60 en Amérique Latine et vise à rendre dignité et espoir aux pauvres et aux
exclus en les libérant d’intolérables conditions de vie. Diego incarne l’idole des plus démunis, un miroir où
les dépossédés du monde peuvent se regarder. On retient la façon dont il a su redonner fierté aux
« Bosteros » (bouseux) du Boca Junior face aux millionaires du River Plate, lors du championnat argentin de
1981, où le club populaire de Buenos Aires, porté par son prodige, a détrôné son rival huppé de la
cité porteña. Diego ne peut pas mourir, parce que le football l’a rendu immortel. On connaît d’ailleurs déjà la
date de sa résurrection : La Pâque maradonienne existe, elle est célébrée tous les 22 juin, en l’honneur du
match face à l’Angleterre en 1986, par près de 100 000 fidèles dans plus de soixante pays. Phénomène social
et idole des argentins Maradona va inévitablement faire du cimetière privé où il est entérré un lieu de culte et
de pèlerinage.

« La mano de Dios « (2000) – Homénage de Rodrigo à Maradona

Un Saint fustigé et plein de contradictions

Néanmoins le syncrétisme autour de Maradona ne fait pas l’unanimité des argentins. Objet de plusieurs chefs
d’accusation (violence contre les femmes , l’abandon d’un grand nombre de ses enfants biologiques), il
représente pour une partie des mouvements féministes du pays, le symbole de la masculinité hégémonique
que ces dernières peinent à déconstruire face à une société argentine encore profondément patriarcale. La
disparition de Diego a cependant ravivé des anciens débats opposant un féminisme radical exprimant son
rejet de la figure de Diego et qui considère que seule l’oppression des femmes est la racine de toute
oppression, et des féminismes matérialistes qui incluent dans leur analyse de genre les catégories de classe et
de race. Ces dernières brandissent la nécessité de contextualiser et comprendre les pratiques de violence
comme émergeant d’une structure sociale plutôt que de les percevoir comme des comportement individuels
pathologiques. A travers cette dernière grille de lecture, la figure de Diego Maradona montre qu’il est
possible d’admirer et d’aimer une personne pleine de contradictions, qui n’est pas exactement le modèle du
sujet que nous attendons de nos fantasmes perfectionnistes.

Maradona, symbole de l’identité argentine

Le phénomène Diego Maradona, en tant que phénomène sportif, social et culturel, est aussi complexe qu’il
est tortueux. Il n’était pas un Dieu et n’a pas une seule lecture. Pour certains il est le père négationniste,
« Maradroga », « Maradona S.A. », « Diegol ». Pour d’autres il représentait la rébellion des bidonvilles
argentins, la défense de la souveraineté nationale, le rejet des puissants de son pays et du monde, le porteparole du tiers-monde. Il était avant tout un garçon provenant d’un bidonville, devenu millionnaire et qui a su garder sa conscience de classe. Il ne se vantait pas de sa richesse, au contraire, il montait dans le train de l’ALBA contre la ZLEA, militait auprès des grands-mères et des mères de la Plaza de Mayo, s’est tatoué le
Che, aimait Fidel (Castro), Cristina (Kirchner), Evo (Morales) et les présidents qui représentaient une rupture
avec le néolibéralisme de la décennie perdue.
Porteur de l’amour du peuple, de l’Argentine et du monde, Maradona était une idole mondiale. Il est celui qui
a vécu la gloire et les chutes ,sans jamais cesser d’être admiré dans le monde entier. Les Argentins en ont fait
une histoire, une culture, une part de l’explication de leur identité nationale. Son départ laisse une nation et
des fidèles orphelins . Mais une chose est sûre : les gens n’oublient pas qui les a rendus heureux. Maradona
n’est pas mort ce triste mercredi. 25 novembre. Vivant, il était déjà un mythe. Que le cœur de Diego batte ou
ne batte plus, ça n’a pas d’importance, car l’âme de « son football » respirera à jamais.

« La vida tómbola » (2007) – Manu Chao

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