La multinationale qui voulait déplacer les montagnes

Dans les Andes chiliennes, Barrick Gold, multinationale canadienne, a le projet de déplacer des glaciers afin de pouvoir accéder à de précieuses ressources minières. Un projet spectaculaire qui suscite la controverse chez les populations locales

Noémie Simon – Victor Arnaud

Des ponts suspendus mesurant plusieurs kilomètres ? On sait faire. Des tours gigantesques aux allures d’oeuvres d’art ? Déjà vu. Déplacer des glaciers ? Pourquoi pas! C’est ce que propose Barrick Gold, entreprise canadienne qui entend exploiter l’immense mine d’or et d’argent « Pascua Lama », au nord du Chili et de l’Argentine, et qui souhaite désormais accéder aux précieuses ressources situées…sous un glacier !

Or, une exploitation minière de cette envergure est loin d’enchanter tout le monde. La compagnie souhaiterait en effet creuser une mine d’or à ciel ouvert en plein milieu des Andes chiliennes et argentines, un projet ambitieux et extrêmement coûteux (8,5 milliards de dollars ont été annoncés pour sa réalisation) lancé par la compagnie en 2001, après plusieurs années d’exploration, et permis par le Traité binational Minier signé par le Chili et l’Argentine dans les années 1980.

Cette vaste entreprise a connu de multiples rebondissements depuis son lancement. Le dernier en date étant le recours déposé en octobre dernier par Juan Guillermo Torres, avocat de la firme Mountainstar Gold Inc., mettant non seulement en cause l’ancien président Ricardo Lagos, mais surtout le protocole minier passé entre les deux pays. Il suit de quelques semaines, la réception favorable par le Tribunal Environnemental de Santiago du recours en appel formulé par les filiales locales de la multinationale canadienne.

Le projet de Barrick Gold était en effet à l’arrêt forcé depuis maintenant deux ans, après que la Cour d’Appel du Chili ait décidé la suspension totale de l’exploitation de la mine d’or à ciel ouvert la plus importante de la région. Une sanction qui vient parachever les différents rapports rendus sur l’impact écologique sans précédent de ce projet colossal qui ambitionnait de déplacer des montagnes, pour révéler leurs précieux trésors, enfouis sous leurs pieds.

Or il ne fait visiblement pas bon être une entreprise minière par les temps qui courent. Après le fiasco sans précédent que connaît la compagnie minière Samarco au Brésil suite à l’effondrement d’un barrage qui retenait des matières toxiques, nulle doute que tous les projets déjà en instance de rejet pour risques écologiques vont se voir de nouveau sévèrement attaqués, les questions environnementales étant désormais au coeur des préoccupations mondiales.

Une potentielle catastrophe écologique…

En effet, l’exploitation minière est dans son essence même une activité qui consomme énormément de ressources, et dans ce projet l’eau représente un élément particulièrement problématique. Les communautés locales en ont besoin pour faire vivre leurs cultures mais aussi pour leur consommation personnelle. Or la région du Valle de Huasco, dans laquelle se situe l’ouvrage, est déjà soumise à un stress hydrique naturel, et située dans un milieu aride, semi-désertique et montagneux. Le démarrage d’une activité minière dans la région signe un renforcement des difficultés quotidiennes auxquelles devaient déjà faire face les populations de chaque côté des Andes.

Les glaciers représentent des réservoirs d’eau naturels or leur destruction cause fatalement la raréfaction de cet élément vital, pour les hommes comme pour l’activité minière. En effet les procédés d’extraction des minerais précieux sont gourmands : il faut 370 litres d’eau par seconde pour pouvoir traiter les prélèvements.

Difficile dans ces conditions, difficile de ne pas revenir sur les tentatives de Barrick Gold pour faire accepter son projet, en prétextant par exemple que cette fonte des glaciers était surtout due au réchauffement climatique. Or des études ont démontré que les trois glaciers qu’a commencé à exploiter la compagnie (Toro 1, Toro 2 et Esperanza) sont les trois seuls à avoir connu une perte de plus de 70% de leur volume, là où les autres glaciers n’enregistrent « qu »’une fonte de 14%.

L’impact sur l’écosystème de la région d’un tel projet donne le vertige : logistiquement, l’exploitation de ces glaciers nécessite la mobilisation de véhicules lourds, qui effectueraient des aller-retours incessants, pour déplacer la glace, mais aussi pour transporter tous les produits chimiques hautement toxiques, nécessaires au processus de traitement des minerais. Non seulement les gaz émis en quantité par ces véhicules risquent d’affecter l’air ambiant, mais en plus les routes empruntées par ce ballet infernal ne sont pas adaptées et augmentent le risque d’un accident qui causerait le déversement de ces matières toxiques dans la nature.

Quid également du traitement des eaux prélevées pour le traitement des minerais, devenues usées et toxiques ? Quid toujours des cas de pollutions avérées des nappes phréatiques par les fuites de pétrole en provenance de l’exploitation ? Autant d’éléments qui ont fini par mener en 2010 la Commission régionale de l’environnement du Chili à ouvrir un dossier et envisager d’éventuelles sanctions contre la multinationale canadienne, à la suite des plaintes reçues par la Direction Régionale des eaux et la Direction Régionale de la Santé.

mais d’habiles manœuvres commerciales !

Mais Barrick Gold, et Minera Nevada sa filiale locale, ont su user de persuasion en présentant leur projet aux différents acteurs locaux (élus, communautés indigènes « diaguitas ») qui aujourd’hui manifestent leurs inquiétudes. Lobbying, cooptation, pressions, menaces, Barrick Gold était sur tous les fronts. La compagnie a même su en premier lieu vendre le projet aux habitants de la région, en promettant qu’un tel ouvrage engendrerait à coup sûr la création de milliers d’emplois (rien que 5000 pour la phase de construction de la mine).

Mais là encore Barrick Gold n’a pas tenu ses promesses et s’est surtout entouré de contractants extérieurs, à la région ou au pays, et de main d‘œuvre qualifiée, disqualifiant de fait les candidatures des locaux.

Les protestations se sont faites nombreuses depuis ces 10 dernières années, qu’elles s’attachent à mettre en lumière les conditions de travail inadéquates sur le chantier (horaires extrêmes, salaires précaires, licenciements abusifs, accidents du travail fréquents, etc), ou à dénoncer le manque d’égard de la firme envers les acteurs concernés au vu des difficultés provoquées par ce projet.

Une lutte pour toute la communauté

« L’eau est plus importante que l’or » scande t-on dans les mobilisations, rassemblant toutes les forces disponibles : locaux, associations, ONG, politiques, chercheurs, artistes, religieux.

En effet la communauté « diaguita » des huascoaltinos reconnu comme peuple indien depuis 2006 par l’Etat chilien, rejette également le projet, dénonçant l’expropriation de ses terres et la mise en danger de la pérennité et de l’organisation ancestrale de la communauté. Plusieurs organisations citoyennes et environnementales comme l’Observatoire Latino-américain des Conflits Environnementaux (Observatorio Latinoamericano de Conflictos Ambientales, OLCA), l’Institut d’Ecologie Politique (Instituto de Ecología Política), le Programme Chili Durable (Programa Chile Sustentable), la Coordination Non à Pascua Lama (Coordinadora No a Pascua Lama) et l’Observatoire des Droits Citoyens (Observatorio de Derechos Ciudadanos) soutiennent également les locaux.

L’Eglise catholique qui est, dans cette affaire, représentée par l’Evêché de Copiapó, ainsi que d’autres congrégations religieuses de la région, ont également choisi de faire entendre leur voix en s’opposant à Barrick Gold et à ses méthodes et en dénonçant les dommages et les conflits que provoquent le projet au sein des communautés. Une lutte qui unit les habitants des deux côtés du mur de pierre et de glace que forment les Andes, une porosité symbolique, créée par un combat devenu quotidien.

Manifestement la justice chilienne a mis le doigt sur les différents manquements et infractions de la firme nord-américaine mais cette dernière a fait appel.

Alors sur quel pied choisira de danser Barrick Gold ? Parviendra-t-elle à faire fondre le cœur des indigènes et non la glace sous leurs pieds ?

Chronologie judiciaire :

Avril 2014 : Barrick Gold signe avec 15 communautés de la vallée du Huasco un protocole d’entente

Décembre 2014 : la Cour Suprême Chilienne rejette le recours en cassation formulé par Minera Nevada Spa, filiale locale du groupe Barrick Gold, contre la décision du Second Tribunal Environnemental de Santiago, lequel a accueilli les réclamations contre le projet Pascua Lama

Janvier 2015 : les 5èmes rencontres publiques entre communautés du Huasco et les représentants de la transnationale minière voient les premiers réclamer le départ des seconds. Sont en cause le protocole d’entente et le fonds de compensation du bassin du fleuve Huasco, initiées par les représentants de la firme minière.

Mars 2015 : le Tribunal environnemental de Santiago rejette l’action en réparation de dommage déposée par des associations d’agriculteurs et d’éleveurs. Le tribunal a estimé que l’impact des entreprises minières sur la fonte des glaciers était négligeable en raison du réchauffement durable du climat

Avril 2015 : Plusieurs actionnaires intentent devant la justice des Etats-Unis une action contre la direction de Barrick Gold, laquelle aurait volontairement sous-estimé les coûts de production du projet Pascua Lama et par conséquent gonfler le prix de ses actions. Le surplus se compterait en plusieurs centaines de milliers de dollars

Avril 2015 : la Superintendance de l’Environnement rouvre, sur ordre du 2ème Tribunal environnemental de Santiago, la procédure de sanction dirigée à l’encontre de Minera Nevada, titulaire du projet Pascua Lama, dans l’optique de réactualiser la sanction

Octobre 2015 : l’avocat de Moutainstar Gold Inc, Juan Guillermo Torres, remet en cause devant les autorités chiliennes le protocole d’accord passé entre le Chili et l’Argentine, et souhaite une citation à comparaître de l’ancien Président Chilien Ricardo Lagos (2000-2006) pour connaître les manœuvres dilatoires de Barrick Gold et de ses filiales.