Dossier : Le street-art latino

A la découverte de l’art de rue à Valparaiso et à Quito.

Encuentro latinoamericano del muralismo. (graficamestiza.com)

Encuentro latinoamericano del muralismo. (graficamestiza.com)

Avec ses grandes métropoles qui ont connu des urbanisations souvent effrénées et ses populations jeunes, l’Amérique Latine est un terrain propice au développement de l’art de rue. L’émergence de tout un courant qui s’exprime notamment sur les murs et qui commence à susciter un engouement international, au point que certaines villes s’invitent désormais parmi les capitales mondiales du Street Art. La multiplication des rencontres latino-américaines autour de ce thème nous permet de nous rendre compte du dynamisme de tout un mouvement qui allie les traditions artistiques nationales aux nouvelles vagues. C’est ainsi que nous vous proposons 2 focus : un au Chili dans la ville côtière de Valparaiso et le second dans la capitale équatorienne, Quito.

A Valparaiso, quartier libre au Street Art

Par Charlène Bay & Margaux De Barros

Comment rendre attractif un quartier marqué par l’ennui, l’insécurité et l’insalubrité? Les habitants du Cerro Polanco à Valparaiso (Chili) ont trouvé la réponse en offrant leurs murs aux artistes graffeurs les plus célèbres d’Amérique Latine. Zoom sur l’expérience originale vécue par les résidents.

Le premier novembre 2012, les habitants du quartier de Cerro Polanco (Colline Polanco) assistent stupéfaits à la réalisation d’un graffiti géant par les artistes Inti et Hesoes. Plusieurs groupes composés de touristes, habitants, amateurs de street art ou simples curieux se forment autour des divers murs du quartier. Le cerro Polanco, trois jours durant, va se métamorphoser et revêtir ses plus belles tenues colorées.

Plus de 70 artistes venus de tout le continent

Les artistes perchés sur les échafaudages ont investi le quartier et se sont appropriés la quasi totalité des façades. Ils sont soixante dix sept et proviennent des quatre coins du continent. C’est la première fois qu’ils participent à un festival de Graffiti d’une telle ampleur, et pour cause, cet événement est le premier en Amérique Latine. De plus, les graffeurs, éloignés de leur terrain ou plutôt de leurs murs habituels, sont confrontés à un défi majeur : s’adapter aux contraintes physiques, aux murs non lisses et aux surfaces encombrées. Toutefois, la multiplicité des difficultés rend leur tâche encore plus impressionnante.

Le public, ébahi, semble comblé et l’ambiance est plus que conviviale. Tandis que les effluves d’asado envahissent les rues étroites, sous un soleil de plomb et au rythme de la cumbia, les spectateurs admirent la réalisation en direct des œuvres murales.

Dans cette atmosphère si enjouée et chaleureuse, il est difficile d’imaginer que le cerro Polanco est un quartier pourtant confronté aux problèmes d’insécurité et de violence.

Le Cerro Polanco est situé à l’extrémité de Valparaiso et non loin de sa voisine Viña del Mar. Le quartier, contrairement au centre historique du port de Valparaiso, n’est pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sa situation géographique, ainsi que les multiples problèmes sociaux qui l’affectent, constituent des barrières évidentes au développement du tourisme. Pourtant le quartier jouit de certains atouts, son ascenseur rouvert en 2012 est un bijou d’architecture et son mirador offre une des plus belles vues de la baie de Valparaiso. Mais il en faut davantage pour encourager les touristes à s’aventurer dans les rues sinueuses du quartier et à braver les marches nombreuses.

Un projet qui a bénéficié du soutien des habitants

L’association Cerro Polanco, créée en 2009 et majoritairement constituée de jeunes issus du quartier, a alors une idée remarquable et novatrice : celle de créer un festival de Graffiti. Rendre vie au quartier en favorisant l’ébullition de la culture populaire, tel est le pari de l’association. Le projet a pu se réaliser grâce à l’obtention d’un FONDART (subvention financière attribué par l’Etat à certains projets culturels). Les pouvoirs publics ont également appuyé et soutenu cette initiative. Le festival n’aurait toutefois pu se réaliser sans l’aval des résidents, acteurs majeurs du festival. Si les habitants sont d’abord sceptiques, ils acceptent pourtant l’initiative et mettent à disposition leurs murs. Certains habitants ayant dans un premier temps refusé de participer se rétractent pendant le festival et sollicitent finalement les graffeurs pour peindre leur maison.

Les rues de Cerro Polanco à Valparaiso. MDB

 Les attentes du festival sont largement dépassées puisque ses effets s’inscrivent sur le long terme. En effet, le festival a dynamisé le quartier en le rendant attractif aux touristes. Le cerro Polanco fait désormais partie des étapes incontournables de la ville. Les retombées économiques liées au tourisme réjouissent les commerçants qui ont vu leur chiffre d’affaire décoller depuis 2012. Par ailleurs, la délinquance et le trafic de stupéfiants ont considérablement diminué.

Les habitants se disent satisfaits des résultats obtenus et reconnaissants envers les artistes et l’association de quartier qui en colorant leurs façades ont redonné vie à l’ensemble du barrio. Maria Carmen nous montre avec orgueil la façade de sa maison : « jamais je n’avais pensé que le graffiti pouvait me procurer autant de joie, je me rends maintenant compte de toute sa signification et de ses bienfaits sur le quartier». Si la plupart des résidents partagent son opinion et sont unanimes quant aux répercussions positives de l’événement, certains expriment quelques réserves. Jorge Renato, retraité, déplore l’afflux de touristes, qui, selon lui, «perturbe la tranquillité » du cerro et lui ôte son âme populaire. Une chose est sûre : ce musée à ciel à ouvert, projet alternatif au circuit classique de l’art a pour mérite d’être accessible à tous, contrairement aux galeries d’art souvent réservées à une élite. De plus, ce type d’expérience urbaine fait de l’espace public un espace d’interaction et de communication entre habitants, artistes et touristes.

De Carthagène à Mexico en passant par Quito, le street art s’impose aujourd’hui sur tout le continent latino américain comme une forme nouvelle d’expression libre et populaire, avec un avenir prometteur dans le processus de construction de l’espace public.

Crédit photos : Margaux De Barros

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A Quito L’art de rue n’est pas en reste

Par  Tristan USTYANOWSKI

 Le 19 octobre dernier s’est clôturée la cinquième édition du festival international d’art urbain de Quito, Detonarte.  Un événement qui a réuni plus d’une centaine d’artistes d’Equateur et d’ailleurs qui se sont adonnés à ‘redonner vie’ à certains quartiers de la ville.  Pour l’occasion, des pans entiers de murs qui entourent les grandes avenues et les places, comme celle du marché de San Roque, ont été redécouverts à coups de graffitis et de fresques.

Réalisation du gagnant du Festival Detonarte.(Facebook)

Réalisation du gagnant du Festival Detonarte.(Facebook)

C’est à travers ce genre de manifestation que l’on peut mesurer l’essor du street art dans la capitale équatorienne, qui n’a pas attendu d’être cadré et organisé pour investir les rues. Si la présence des arts urbains s’est considérablement développée dans la plupart des grandes villes, il a été d’autant plus notable à Quito. Un phénomène récent dont témoigne Martín, étudiant et artiste quiteño, « l’art urbain a réussi à se faire une place, aujourd’hui beaucoup débutent, en suivant la ligne de ceux qui se sont fait un nom en à peine  6 ou 7 ans».  

Un mouvement en plein essor

Rattrapant aujourd’hui son retard sur la ville côtière de Guayaquil, traditionnel centre économique de l’Equateur, la capitale connait un développement exponentiel et a notamment gagnée plus d’un million d’habitants durant ces vingt dernières années en partie du fait des migrations internes. Une mutation constante qui a marqué l’identité de ses habitants, notamment les jeunes, toujours plus nombreux et principaux artisans du nouvel art urbain. La forte croissance économique et démographique n’est pourtant pas facilitée par la géographie de la zone. Perchée dans les Andes à 2800 mètres d’altitude, Quito est une ville pleine de disparités  qui viennent se refléter sur la pratique de l’art.

Le centre historique, déclaré « patrimoine culturel de l’humanité » en 1978 par l’Unesco, est l’aire la moins propice au développement du street art. Le sud, la zone la plus dense et la plus paupérisé, marque une tendance old school avec des codes communautaires précis illustrés, entre autres, par de fortes références aux Mangas ainsi qu’aux mouvements hip hop. Le nord, poumon économique de la ville qui loge plutôt les classes moyennes-hautes de la population, tend à se considérer comme « l’élite de l’art urbain »[1], en référence à l’accès à un plus grand panel d’influences de la part des artistes, parfois professionnels, par exemple plus enclin à voyager et à perfectionner leur art, « aujourd’hui l’Equateur est représenté dans des grands festivals internationaux comme au Meeting of Styles [2]» précise Martín.

Martín

Martín

Cette division géographique de l’art urbain peut être cependant relativisée. Les artistes travaillent bien souvent en groupes dont la composition est hétérogène. Regroupant aussi bien des étudiants que des jeunes salariés, ils opèrent dans des secteurs qui leur sont familiers où viennent bien souvent se rencontrer les différentes déclinaisons de l’art de rue. Rien n’est cependant cloisonné et les différents mondes se rencontrent facilement. Travaillant la plupart du temps avec des camarades issus de la licence d’Art de l’Université Centrale comme lui, Martín reste ouvert « à tout un chacun ayant une certaine préparation à l’art urbain». Plus ou moins organisés en collectif, il précise que leur démarche n’est pas politique mais « purement artistique ».

D’autres groupements d’artistes se définissent quant à eux par une certaine politisation. C’est notamment le cas du collectif du sud Transvia Cero qui marque dans son manifeste son « intention de s’autonomiser avec une plus grande conscience critique » vis-à-vis de l’espace public où il invite les différents acteurs à « être des participants prépondérants à la construction de projets communs d’art et de communauté »[3].

Twitter @ErizuValverde

Twitter @ErizuValverde

Art de rue et politiques publiques

La volonté de s’auto-démocratiser fait partie de l’essence de certains mouvements d’art urbain locaux. Une thématique qui n’a pas laissée insensibles les pouvoirs publics qui financent de nombreux projets de « réhabilitation urbaine par l’art » et de rapprochement entre les musées et les artistes émergents. En utilisant le discours de la rupture avec l’art élitiste, les autorités ne cachent pas leur volonté de faire entrer Quito dans le réseau mondial d’art urbain, d’en faire « une ville plus humaine » et surtout développer un « tourisme spécialisé ». C’est ainsi qu’en 2013 a eu lieu la première édition de la Galerie d’Art Urbain de Quito durant laquelle 3800 mètres carrés de fresques ont été réalisées aux abords des grandes artères de la capitale par une centaine d’artiste. D’initiative municipale ou du ministère de la Culture ces projets se concentrent souvent sur des zones stratégiques. Même s’il salue le fait que les autorités « libèrent certains murs et fassent venir quelques pros », Martín précise que « pour peindre, nous n’avons jamais attendu les faveurs de personne »

Des politiques qui veulent amener vers un cadre légal certaines pratiques du street art, voire même vers une professionnalisation pour quelques artistes, mais qui restent cependant marginales à l’échelle du phénomène. D’autres artistes y ont répondus sèchement en refusant l’idée d’un « art urbain bureaucratisé », à l’instar d’Eduardo Carrera, figure de l’art contemporain quiteño, qui rappelle que leur pratique a entre autres pour objectif de « s’échapper des normes »[4]. D’autant que si les autorités de Quito ne sont pas les plus répressives dans ce domaine comparées à celles de Guayaquil, il n’en demeure pas moins risqué de se produire illégalement. Le nouveau code pénal en vigueur depuis aout dernier prévoit notamment des peines allant jusqu’à 5 jours de prison pour ce genre de délit.

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[1] Selon le terme de la chercheuse María Fernanda López

[2] Festival international itinérant sur le thème du Graffiti

[3] Manifeste ARTE, COMUNIDAD Y ESPACIO PÚBLICO, http://www.arteurbanosur.blogspot.fr

[4] Entretien réalisé par le quotidien El Comercio, 18 aout 2014

POUR ALLER PLUS LOIN

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Une réponse à “Dossier : Le street-art latino

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